Il n’est pas rare d’entendre parler de la motivation dans la presse ou de la trouver invoquée par un voisin ou un ami pour décrire certaines forces plus ou moins mystérieuses qui expliquent le comportement d’un proche. Pourtant, ce mot si commun n’est apparu que très récemment et son usage s’est propagé seulement à partir du milieu du vingtième siècle (Mucchielli, 1981 ; Feertchak, 1996).

Cette relative jeunesse du terme indique à quel point son adoption a été fulgurante. En effet, la motivation a l’ambition, pour le dire rapidement (définition plus précise ici), d’expliquer le dynamisme du comportement humain, le « pourquoi » de nos actions. On comprend, dans le monde incertain que nous habitons, que la compréhension de ce qui motive l’élève, le salarié, l’entrepreneur ou l’homme politique, représente quelque chose d’important à appréhender pour le bon déroulement de l’apprentissage, du travail ou la justesse des investissements consentis. L’enjeu de cette compréhension semble même si évident qu’il est difficile de comprendre comment une telle conception a pu si longtemps manquer à notre perception du monde. En examinant de plus prés la terminologie, il apparaît rapidement que ce manque n’aurait été que très relatif tant il existe dans ce domaine un vocabulaire d’une très grande richesse.

L’origine, la raison, le pourquoi de notre comportement peut s’expliquer en termes de valeur, d’envie, de but, d’incitation, pour ne citer que quelques exemples. Il est intéressant de noter que la plupart de ces termes sont utilisés, à la fois dans les recherches scientifiques qui se rattachent à la motivation et dans le langage courant. Il apparaît donc que la notion de motivation peut être décomposée en une multitude de notions qui en éclairent à chaque fois une facette particulière. Pourtant, en examinant les recherches d’un point de vue historique, il semble que cette terminologie luxuriante n’a pas toujours été rapportée à un même ensemble.

Sans remonter très loin, avant cette lame de fond motivationnelle on trouve, cette fois du point de vue strictement scientifique (du moins en France), le concept de « drive » (Hull, 1943). Contrairement à la motivation, le drive a été défini très clairement dans le cadre de la théorie de l’apprentissage, telle que la concevaient les béhavioristes. Certains drives, dit secondaires, peuvent même être appris (Mowrer & al., 1939) ce qui permet aux béhavioristes d’expliquer les motivations typiquement humaines comme l’appât du gain. Ainsi, par le jeu des apprentissages, les drives secondaires dérivent des drives primaires qui eux-mêmes s’expli¬quent par la présence d’un certain nombre de besoins physiologiques. Pour les béhavioristes, indépendamment des motifs immédiatement perceptibles et surtout intelligibles, l’origine de tous les comportements humains se rattache donc, d’une manière ou d’une autre, aux besoins.

Est-il possible de rattacher l’origine des comportements humains aux besoins comme le proposent ces derniers ? Comme nous le verrons plus loin, de très nombreuses théories modernes de la motivation reposent également sur cette notion de besoin qui est alors présentée comme une sorte de socle. Pourtant, en examinant certaines d’entre elles, il n’existe pas une référence exclusive aux besoins physiologiques, comme c’est le cas pour les béhavioristes. La majorité des théories motivationnelles postule l’existence de besoins qui sont à distinguer d’un fonctionnement purement organique comme c’est le cas entre autres pour Maslow (1943), Deci et Ryan (2002) ou Stevens & Fiske (1995) par exemple.

L’établissement de ces listes de besoins n’est pas sans rappeler celles qui ont été créées par James (1890) ou McDougall (1908) qui peuvent être considérées comme les premiers travaux scientifiques sur ce que nous appelons aujourd’hui la motivation. Cependant, James (1890) et McDougall (1908) ne proposaient pas une liste de besoins mais d’instincts ; un concept qui est aujourd’hui plutôt utilisé pour décrire le comportement animal même si dans le langage courant nous continuons de parler d’« instinct maternel », par exemple. Les notions de besoin et d’instinct, bien que différentes, partagent malgré tout l’idée que l’explication ultime du comportement humain serait à chercher du côté du fonctionnement somatique voire dans les gènes, puisqu’en dernière analyse ce sont eux qui expliquent le fonctionnement de l’organisme. Bien que de nombreuses données convergent en ce sens, il est encore impossible, actuellement, de prouver que l’origine des comportements humains serait attribuable au code génétique.

Dans cette quête du concept motivationnel ultime, l’important n’est sans doute pas de savoir si ce dernier est fondamentalement génétique mais plutôt de comprendre, pourquoi nous en somme arrivés à tenir ce raisonnement. En définitive, les théories motivationnelles s’appuient sur une certaine conception du fonctionnement humain qui n’est pas étrangère aux explications qu’elles fournissent sur la motivation. La classification motivationnelle que propose d’ailleurs Weiner (1992), sous forme de métaphores (l’homme comme une machine, un dieu ou un juge), permet de saisir que les différentes visions de l’homme, « qu’embarquent » presque malgré elles des théories motivationnelles, sont au bout du compte, la justification ultime d’une origine motivationnelle multiple et variée. L’utilisation du concept d’instinct, qui fut le premier, n’est donc pas le fruit d’un pur hasard mais d’un long cheminement historique. Pour en comprendre les tenants, il faut préciser que ce concept a eu pour particularité d’expliquer à la fois le comportement humain et animal. Encore aujourd’hui, il n’est pas par exemple étrange de parler d’instinct de conservation pour qualifier certains aspects du comportement humain. Or, comme le note Cofer (1985), jusqu’au XXe siècle, il existait une scission très nette entre la motivation du comportement humain et celle de l’animal. L’étude du comportement animal était basée sur les réflexes ou les instincts auxquels ce dernier était supposé réagir passivement. Par contre, il était considéré que l’être humain agissait de manière créative sur la base de sa raison et de sa volonté.

Cette tradition d’une distinction entre le comportement de l’homme et celui de l’animal remonte à l’Antiquité puisqu’il trouve ses racines dans le rationalisme et la séparation que fait Platon, notamment dans Phédon, entre le corps et l’âme, qui serait propre à l’être humain. Pour Cofer (1985), la pensée Grecque insiste particulièrement sur l’importance des connaissances afin que l’être humain puisse faire les bons choix. C’est la raison qui permet à l’être humain de ne pas être dominé par ses passions. Sans elle, l’homme n’est effectivement pas différent de l’animal, qui n’a d’autre choix que de les subir en réagissant passivement.

C’est Darwin (1859) qui mettra fin à cette distinction. Cette conception insufflée par sa théorie de l’évolution a également eu pour conséquence de concevoir que le comportement humain est, tout comme le comportement animal, déterminé (Cofer, 1985). Autrement dit, l’homme, tout comme l’animal, ne peuvent pas être libre de leurs choix. Avec l’éviction du « libre choix » de la compréhension du comportement humain, certains concepts comme ceux liés à l’exercice de la volonté ont fait l’objet, à une époque peu éloignée, d’un certain ostracisme. Si l’être humain est le jouet de déterminants qui dépassent l’exercice de sa volonté il n’y a pas lieu, pour les conceptions purement déterministes du comportement humain, de considérer que l’homme puisse être l’agent de son propre comportement.

Les premières théories scientifiques de la motivation, en reposant sur les concepts d’instinct puis de besoin, se sont donc attachées à révéler les déterminants du comportement humain. Cependant, sans clairement réfuter cette démarche, nous voyons également que de nombreuses théories modernes réintroduisent des concepts liés à cette spécificité humaine quand à l’exercice du libre choix. Le concept d’« agentivité », au cœur de la théorie du sentiment d’efficacité personnelle, pose bien la nature des défis qui surgissent en adoptant ce type de démarche comme le note avec acuité Bandura (2009) : « L’esprit humain est générateur, créateur, proactif et réflexif, non pas seulement réactif. L’enterrement de Descartes et de sa vision dualiste du monde nous oblige à relever l’immense défi explicatif qui consiste à bâtir une théorie physicaliste de l’agentivité humaine et une théorie cognitive non dualiste » (p. 20-21).

De même, le concept de « volition » connaît une certaine résurrection depuis une vingtaine d’années aux travers de différentes théories (Heckhausen, 1986 ; Achtziger & Gollwitzer, 2008 ; Gollwitzer, 1999 ; Kuhl, 1987).

Kuhl (1987) explique les problèmes que pose sa réintroduction : « le concept de volition a été écarté par le contentieux créé par l’exercice d’une libre volonté sur laquelle pèse le risque d’une régression infinie quand il s’agit de postuler l’existence d’un ‘homuncule’ contrôlant la représentation des tendances à l’action. Pour éviter ces problèmes, les psychologues de la motivation ont adopté une théorie à un niveau prenant en compte la force de la tendance à l’action comme fonction de deux catégories de variables, nommées valeur du résultat attendu de l’action et expectation qu’un certain niveau de performance produise le résultat » (p. 280, traduction libre).

Finalement, si les conceptions les plus modernes de la motivation réintroduisent des concepts redonnant à la pensée humaine un rôle actif et non plus simplement passif dans sa propre motivation, l’origine de cette dernière s’en trouve d’autant complexifiée. De plus, comme le dit Bandura (2009), même si la « raison » peut de nouveau prendre part, dans le cadre de certaines théories, aux explications d’ordre motivationnel, il n’existe pas pour autant de théories scientifiques qui reposent sur une conception clairement dualiste. Autrement dit, même si, pour de très nombreuses théories, cette question sort largement de leur champ, les conceptions motivationnelles semblent accréditer l’idée qu’en définitive la motivation repose sur le fonctionnement organique car ce dernier est le siège de l’esprit. C’est ce siège organique que toutes les théories reconnaissent implicitement comme étant à la source de tous les comportements.

L’étude de la motivation doit-elle pour autant se résumer à celle du fonctionnement du cerveau, voire à ses constituants, les neurones ? La synthèse de Berridge (2004) sur « les concepts motivationnels en neurosciences comportementales » (il s’agit d’une traduction personnelle du titre de son article) est très éclairante à ce niveau. L’auteur y examine de nombreux modèles motivationnels pour en éprouver la validité d’un point de vue neurologique et physiologique. Il aboutit ainsi au constat qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, de théorie motivationnelle permettant d’expliquer le déclenchement d’un état aussi « simple », d’un point de vue psychologique, que la faim. Par exemple, les théories homéostatiques qui ont dominé les neurosciences motivationnelles pendant de très nombreuses années peuvent difficilement expliquer pourquoi un animal nourri à heure fixe connaît la faim en dehors de tout déficit physiologique à l’heure des repas. Manifestement, l’anticipation de la faim joue un rôle qui est loin d’être négligeable dans son déclenchement. Au-delà de l’exposé passionnant que propose l’auteur sur les explications apportées par telle ou telle théorie, il apparaît que le débat en neurosciences porte exclusivement sur la compréhension des mécanismes physiologiques et/ou neurologiques. La compréhension fine de cette mécanique du besoin est d’une importance centrale pour le débat théorique qui se déroule en neurosciences, mais il est frappant de constater comment la granularité de cette analyse laisse une place extrêmement réduite aux explications purement psychologiques.

Les grands concepts liés à l’existence de besoins psychologiques, véhiculés par des théories majeures de la motivation comme celle de Maslow (1943) ou Deci et Ryan (2002) font partie d’une autre réalité qui doit donc être qualifiée pour une question de clarté, de psychologique.

Il semble qu’il faille actuellement scinder le débat motivationnel sur plusieurs niveaux (à l’image du concept d’échelle d’observation proposé par Desjeux, 2004) qui, chacun, peuvent expliquer des mécanismes et des réalités très différentes sans pour autant être contradictoires. L’explication neurologique de la faim relève d’une autre réalité que celle qui est utilisée par Deci & Ryan (2002) pour expliquer la nature du besoin d’autodétermination. De même, les explications motivationnelles, fournies par la sociobiologie, accréditent la thèse de Darwin concernant l’impact des gènes sur le comportement humain. C’est ainsi qu’il est possible de montrer, y compris chez l’homme (Daly & Wilson, 2001), que le choix du partenaire sexuel va dans le sens de la maximisation d’une transmission génétique de qualité. Il faut malgré tout ne pas perdre de vue qu’il s’agit là d’une explication distale du comportement (Leger & al., 2001) et qu’il reste nécessaire d’en déterminer les causes proximales qui peuvent justement être éclairées par les modèles purement psychologiques. Ainsi, la motivation peut avoir plusieurs origines en fonction du niveau d’analyse et du point de vue adopté.

Pour les théories psychologiques, l’origine de la motivation ne va pas au-delà des concepts de besoin ou d’instinct en fonction de la théorie considérée. Connaître dans le détail le fonctionnement neurologique, chimique ou encore moléculaire, de ce que les psychologues appellent « besoin » pourrait conduire à remettre en cause certaines conceptions psychologiques de la motivation, mais sans pour autant remplacer un niveau d’explication purement psychologique qui reste indispensable pour comprendre les causes les plus immédiates du comportement. Ces causes peuvent, elles-mêmes, être sous l’influence de facteurs plus discrets pour les raisons évoquées plus haut. Les lignes qui vont suivre se situent à ce niveau d’analyse, qualifié de psychologique, et ne vont donc pas à ce titre considérer les modèles qui postulent qu’il est nécessaire de descendre à un niveau neurologique ou au contraire de passer à une observation sociétale, pour comprendre les phénomènes motivationnels.

Pour autant, même si pour les exigences de cet exposé il est nécessaire d’établir un point de vue psychologique, la réalité de ce dernier fait toujours l’objet d’un débat passionné entre scientifiques. La réalité psychologique, surtout en introduisant des conceptions liées à l’agentivité (Bandura, 2009) ou à la volition (Kuhl, 1987) doit nécessairement se distinguer, au moins en l’état actuel des connaissances, du somatique pour exister. Pour certains auteurs, cette distinction est plus que problématique. Damasio (1995) estime que « c’est là qu’est l’erreur de Descartes : il a instauré une séparation catégorique entre le corps, fait de matière, doté de dimensions, mû par des mécanismes, d’un côté, et l’esprit, non matériel, sans dimension et exempt de tout mécanisme, de l’autre ; il a suggéré que la raison et le jugement moral ainsi qu’un bouleversement émotionnel ou une souffrance provoquée par une douleur physique, pouvaient exister indépendamment du corps. Et spécifiquement, il a posé que les opérations de l’esprit les plus délicates n’avaient rien à voir avec l’organisation et le fonctionnement d’un organisme biologique » (p. 337). Un des problèmes majeurs que pose la psychologie de la motivation vient sans doute de cette ambiguïté, de ce soupçon qui pèse sur les théories non explicitement « biologisantes » surtout, et y compris, celles basées sur une vision computationnelle de l’homme qui ne fait qu’entretenir la distinction entre le corps et l’esprit et qui ne sont à ce titre qu’une vision moderne de cette scission pour Damasio (1995).